Chapitre 1

Washington, 7 décembre 2020 BT

 

Il faisait froid, très froid en ce matin de décembre. L’hiver avait commencé tôt, avant Halloween, et avait été particulièrement rude. Comme toutes ces dernières années, à bien y réfléchir. Donald Trump regardait les congères sur le bord de la route, tandis que sa Lincoln noire traversait la capitale au milieu de son habituel cortège de gyrophares. C’était un des rares moments solitude qu’il s’accordait dans sa nouvelle vie de Président. En voyant les tonnes de neige amoncelée sur le bas-côté, il repensa au tollé qu’avait suscité trois ans plus tôt sa décision de sortir de l’accord de Paris sur le climat. Les théoriciens du réchauffement climatiques arguaient que les vagues de froid de plus en plus violentes que subissait la planète validaient leur hypothèse, ce que Donald Trump avait du mal à comprendre, et à vrai dire il s’en fichait un peu : sa prise de position avait surtout comme but d’assurer une position forte aux Etats-Unis, et c’est exactement ce qui s’était passé.

 

Quatre ans déjà qu’il était à la tête du pays, et il n’avait pas vu le temps passer. Dès le début de son premier mandat, il s’était concentré sur son objectif principal : remettre les États-Unis à la première place mondiale. Son style radical et déterminé avait certes fait grincer quelques dents, et avait offert à ses opposants, démocrates comme républicains, de belles occasions de le bousculer. Mais il avait tenu bon, et commençait à en récolter les fruits. Economiquement, le pays allait mieux, et il était intimement persuadé que c’était grâce à lui, et non à la conjoncture favorable, ou à d’autres facteurs externes, comme il l’entendait souvent. Il s’était appuyé sur la Silicon Valley, un peu à contre-coeur, et avait même répliqué le modèle dans d’autres états du pays. Il avait dû forcer la main de plusieurs piliers de la nouvelle économie, qui faisaient partie de ses plus farouches opposants avant même qu’il ne soit élu. Mais il avait su faire en sorte qu’ils l’accompagnent sur ce vaste projet de rebond économique.

Ce matin il allait d’ailleurs prononcer un discours devant les patrons des cent start-ups les plus performantes du moment, les « Techs 100 ». C’étaient eux qui désormais comptaient dans l’économie, détrônant progressivement les industries traditionnelles du Nasdaq. Il avait fini par faire passer plusieurs lois afin d’accélérer la transformation, ce qui n’avait pas du tout été du goût de certaines grosses fortunes du pays, dont les empires dataient de plusieurs décennies. Il n’avait pourtant pas cédé à leurs pressions, et ne le regrettait pas. Les résultats étaient là, et les grincheux ne pouvaient pas les nier. Il arrive un moment où on ne peut que constater que l’ancien modèle ne fonctionne plus, contrairement au nouveau. Il avait mis un peu de temps à le reconnaître, certes, mais une révolution industrielle était en marche, et elle avait déjà transformé une grande partie de l’économie. Ceux qui ne voulaient pas prendre le train en marche seraient malheureusement laissés sur le bas-côté, et il n’en avait cure. Il avait toujours regardé devant, jamais derrière, et ne comptait pas commencer aujourd’hui.

La file de voitures prit un dernier virage et s’engagea sur Constitution Avenue. La circulation était dense à cette heure de la journée, mais le cortège n’en subissait pas les conséquences, évidemment : un des avantages de la fonction. Bientôt il put apercevoir à travers les vitres blindées de la limousine le profil de la Maison Blanche, un des monuments les plus photographiés dans le monde, et qui était devenu son foyer. Il y vivait depuis qu’il avait battu Hillary Clinton aux élections de 2016, après une campagne féroce qu’il avait remporté malgré des sondages défavorables et une mobilisation sans précédent de l’establishment américain. À présent tout cela n’avait plus d’importance, c’était lui le quarante-cinquième président des États-Unis, il venait d’être réélu après une campagne sans aucun suspens. Le cortège pénétra dans l’enceinte ultra sécurisée, et le Président fut accueilli par son staff, qui lui rappela son agenda de la journée. Peu de modifications, pour une fois, il allait même avoir une petite pause dans l’après-midi pour appeler sa fille Ivanka. La matinée serait consacrée principalement aux Techs 100. Le gouvernement voulait mettre en place de nouvelles mesures afin de faciliter l’essor des start-ups, actuelles ou futures. L’objectif premier était de soutenir l’économie nationale, le second, moins avoué, était d’étendre grâce à elle l’hégémonie américaine sur la planète. Certes, la plupart de ces sociétés ne voulaient pas que leur image soit trop associée au gouvernement, et leurs prises de positions de ces dernières années avaient été très claires. Il fallait leur laisser les coudées franches, ne pas intervenir, et profiter indirectement de leur influence dans le monde.

Quelques dizaines de minutes plus tard le Président foulait la pelouse gelée de la Maison Blanche, pour une photo historique avec les dirigeants les plus puissants de leur époque, et sans doute plus encore. Avec leurs sociétés ils avaient transformé l’économie américaine et mondiale, renversé des empires, bouleversé l’ordre établi, sans aucun complexe. Ils étaient tous là, les « anciens » comme les nouveaux : Mark Zuckerberg, Elon Musk, Tim Cook, Jeff Bezos, Larry Page, Jack Dorsey, et tant d’autres. C’était étrange de les voir pour la première fois tous réunis, côte à côte malgré leurs rivalités économiques et personnelles. Pour respecter les égos de chacun, on avait finalement décidé de les placer par ordre alphabétique, de gauche à droite et de haut en bas. Le fondateur de Facebook serait au premier rang, mais pour une fois il ne serait pas au centre. Drôle d’idée que de faire cette photo en plein air, en cette saison. Mais si la température avoisinait les cinq degrés, il faisait très beau en ce début de matinée. L’image serait belle et ne demanderait pas de prouesses aux spécialistes de la retouche de la Maison Blanche. Tout le monde était là : on n’attendait plus que le Président, qui prit place au milieu du premier rang.

 

William Mac Cabbet regardait de loin cette glorieuse assemblée de décideurs s’installer. Depuis sa position, il ne pouvait distinguer leurs traits, mais même s’il avait été plus près, il aurait été bien incapable de mettre un nom sur le moindre visage. À quarante-deux ans, il n’avait pas embrassé la révolution digitale à proprement parler. Certes, il possédait un smartphone, comme tout le monde, mais pour le reste il n’avait pas franchement changé ses habitudes de vie. Anaïs, sa fille de 13 ans, essayait bien de lui montrer l’intérêt de tel ou tel bracelet connecté, cela ne l’intéressait pas du tout. Il n’avait pas de compte Twitter, n’utilisait pas WhatsApp, et s’était créé un compte Facebook uniquement pour lui faire plaisir, mais ne le consultait jamais, au grand désespoir de sa progéniture. Il sentait bien qu’une révolution était en marche, il était difficile de l’ignorer, mais il estimait qu’elle pouvait bien se passer de lui. La technologie était pourtant entrée massivement dans son univers professionnel, mais il utilisait les outils sans chercher à en savoir davantage. Membre des services secrets, il était chargé d’assurer la sécurité de la Maison Blanche, et bénéficiait de fait de gadgets dernier cri en matière de détection, armement, contre-mesures. Le boulot n’avait pas fondamentalement changé, mais il fallait bien s’adapter aux nouvelles formes de menaces. Le programme du jour était principalement tourné autour de la réunion des Techs 100, et n’avait pas été affecté d’un niveau de risque élevé. Il patrouillait donc dans le secteur Ouest, à l’affût d’un éventuel danger, comme à l’accoutumée. Il hocha la tête en croisant un de ses collègues et se rapprocha de la clôture. De l’autre côté, les badauds étaient déjà nombreux, quasiment tous de dos, à se faire prendre en photo devant le monument mondialement célèbre, quand ils ne faisaient pas de selfies. L’agent Mac Cabbet se fit la réflexion que pour les stars qui avaient connu l’avant téléphones portables, cela devait être étrange de ne plus voir désormais que le dos de leurs fans.

Un bourdonnement le tira subitement de ses pensées. Pensant tout d’abord que son oreillette avait un défaut, il la retira, pour réaliser que le bruit venait de l’extérieur. Il s’imagina tout d’abord des insectes, mais la saison n’était pas vraiment propice. Il perçut un mouvement à la limite de son champ de vision et vit ce qu’il prit d’abord pour un vol d’oiseau. En tournant la tête il comprit que ces « oiseaux » volaient de manière inhabituelle, et qu’ils étaient très nombreux. L’espace d’une seconde, il fut paralysé en réalisant ce qu’il avait devant les yeux. Il donna l’alerte dans son micro porté au poignet :

— Multiples objets volants en approche par l’ouest, faites évacuer POTUS immédiatement ! Tous les secteurs en alerte, attaque en cours !

Dans le même temps il se saisit de son arme de service et ajusta un des drones parmi les dizaines qui franchissaient déjà la barrière de la Maison Blanche, à moins de dix mètres d’altitude et à près de cent kilomètres à l’heure. Il fit mouche au troisième coup, mais se rendit vite compte de la futilité de son geste. Autant essayer d’arrêter un essaim de guêpes avec une sarbacane. Au même moment, des petits canons automatiques, dissimulés tout autour du périmètre, se déclenchèrent. Conçus par la société française Skydrone pour ce type de menace, ils étaient équipés d’un filet plombé de cinq mètres sur cinq, projeté à l’aide d’une capsule d’air comprimé. Ils pouvaient atteindre n’importe quel objet volant à moins de cinquante mètres d’altitude, l’emprisonnant dans un maillage serré et le faisant retomber au sol par la simple action de la gravité. Ce système, d’apparence rudimentaire, avait été préféré aux systèmes de brouillage radio ou de désactivation à distance. C’était en effet le plus rapide et le plus efficace, quelle que soit la technologie de guidage des drones. L’agent Mac Cabbet crut l’espace d’un instant que ce serait un succès : les filets couvrirent l’intégralité du ciel pendant quelques secondes, et tous les drones furent fauchés en plein vol. Ils retombèrent lourdement sur le sol. Certains se brisèrent net, tandis que d’autres continuaient d’émettre un ronronnement sourd, tentant en vain de faire tourner leurs hélices. L’agent des services secrets remarqua qu’ils étaient tous du même type, et transportaient un petit cube marron de quelques centimètres de côté. Il n’eut pas le temps de pousser sa réflexion plus loin. Il entendit un nouveau bruit et réalisa en se retournant que le danger était loin d’être écarté : les drones touchés constituaient la première vague, destinée sans doute à déclencher les canons. La seconde fonçait déjà vers le centre de la pelouse où l’alerte avait été donnée depuis une quinzaine de secondes.

Sur place soufflait un vent de panique : les gardes du corps du Président avaient formé un cordon de protection autour de lui, et l’emmenaient en courant vers la Maison Blanche. Les Techs 100 commençaient à quitter l’estrade en s’éparpillant dans tous les sens. William Mac Cabbet courut dans leur direction tout en vidant son chargeur en l’air, à l’instar de tous ses collègues, et en priant pour un miracle.

Celui-ci n’eut pas lieu : une fois le centre de la pelouse atteint, les drones se déployèrent en cercle en quelques petites secondes et explosèrent simultanément. Comme lors d’un bombardement, la terre se souleva sous les impacts, dans un tonnerre assourdissant. Un nuage de poussière recouvrit l’intégralité du jardin, les arbres et buissons furent arrachés. La déflagration fit voler en éclat une partie des vitres de la Maison Blanche, causant de nombreux blessés à l’intérieur. Dans les rues alentour, des passants furent touchés par divers débris.

On dénombra par la suite quarante-trois cratères sur la pelouse, dans lesquels gisaient les corps démembrés de quatre-vingt-dix-sept invités, trente-cinq membres des services secrets ou du personnel de la Maison Blanche, et le quarante-cinquième Président des États-Unis.