Tome 3 – Chapitre 1

Chiang-Maï, 9 Mars 2032

         Il faisait nuit lorsque Yi-Wen quitta le Hyde Park Chiangmai. Il y était manager depuis maintenant presque cinq ans, et aimait son travail : son équipe lui donnait toute satisfaction, et la clientèle de l’hôtel, un quatre-étoiles avec assez peu de chambres, était généralement très respectueuse. Dans l’hôtellerie depuis qu’il était en âge de travailler, il avait commencé tout en bas de l’échelle, et avait gravi les échelons un à un. À presque quarante-cinq ans, Yi-Wen occupait un poste dont il n’aurait pas osé rêver une dizaine d’années auparavant : en charge du personnel d’accueil, il gérait une vingtaine d’employés recrutés par ses soins, et dont il pouvait être fier aujourd’hui ; chacun travaillait avec efficacité et rigueur, dans un environnement propre à l’épanouissement personnel.

         Il enfourcha son scooter et posa son doigt sur le système de démarrage. Le tableau de bord s’alluma instantanément, et les paramètres principaux s’affichèrent dans la visière de son casque, semblant flotter dans l’air quelques dizaines de centimètres devant lui. La batterie indiquait plus de soixante pour cent de charge, largement de quoi rentrer chez lui. Il consulta le coin supérieur droit de son champ de vision : la caméra fixée à l’arrière de son casque y retransmettait en temps réel ce qui se passait dans son dos. La voie étant libre, il démarra en douceur et prit la direction du nord sans émettre le moindre bruit. Après avoir parcouru une centaine de mètres sur un petit chemin de terre, il déboucha sur Suthep Road. Sur sa droite, il aperçut les remparts éclairés de la vieille ville. Celle-ci, entourée de douves peu profondes, formait un carré parfait en plein centre de la cité de Chiang-Maï. À l’intérieur se trouvaient quelques-uns des principaux monuments qui faisaient la renommée de la région.

         Il patienta quelques secondes puis s’inséra dans la circulation qui partait dans la direction opposée, vers l’ouest. Il slaloma avec souplesse entre les tuk-tuk sans pilote qui amenaient les touristes vers les nombreux restaurants de la ville, dont les terrasses se remplissaient progressivement. Aucun véhicule n’émettait le moindre son, tous étant équipés de moteurs électriques ; seul le bruit des conversations emplissait l’air chargé d’humidité de ce début de soirée. Yi-Wen se déporta rapidement sur la gauche, juste à temps pour éviter une de ces nouvelles motos à sustentation qui lévitait à une dizaine de centimètre du sol. Il insulta copieusement le pilote, lequel lui adressa en retour un geste dénué de toute ambiguïté. Une dizaine d’années auparavant, il se serait lancé dans une course poursuite pour corriger ce jeune inconscient ; mais il avait passé l’âge de ces bêtises. Et quoi qu’il en soit, son scooter électrique n’aurait sans doute pas pu rivaliser avec le bolide du chauffard, lequel avait déjà disparu dans la circulation.

         Quelques minutes plus tard, il ne put s’empêcher de sourire en le dépassant. L’intelligence artificielle en charge du contrôle routier de la ville avait probablement détecté la conduite dangereuse, pris le contrôle à distance de la moto pour la ranger sur le bas-côté, puis coupé son moteur. Le conducteur en serait quitte pour une amende et l’impossibilité de conduire pendant quelques jours.

          Il remonta vers le nord de la ville pendant une quinzaine de minutes et finit par atteindre sa destination, une maison dans un lotissement niché au pied du parc national Doï Suthep. Tandis que son scooter se rangeait seul dans sa station de recharge, Yi-Wen rentra chez lui. Une douce odeur de lait de coco lui parvint dès qu’il passa la porte. D’origine chinoise, il avait toujours vécu dans cette partie du Royaume Asiatique. Quand les frontières entre les anciens pays avaient disparu, ses grands-parents avaient rapidement déménagé dans ce qui s’appelait alors la Thaïlande. Il avait ainsi grandi dans un savant mélange culturel, et seul son prénom, rare dans cette partie du Royaume, témoignait encore de sa provenance. Il appréciait tout particulièrement la cuisine locale, aux subtilités incomparables. Sa femme Hansa prenait plaisir à cuisiner, et c’est uniquement quand elle n’avait pas le temps qu’elle laissait cette activité à Païtoon, leur robot domestique, ou « Dobot ». C’est d’ailleurs ce dernier qui vint l’accueillir :— Bonjour Yi-Wen, as-tu passé une bonne journée ?— Oui, merci Païtoon. Et toi ?— Je ne peux pas me plaindre. Saraï a eu quelques difficultés avec ses devoirs, mais on a fini par s’en sortir. Elle est couchée depuis une vingtaine de minutes, et d’après son rythme cardiaque actuel, elle est déjà endormie. Hansa est dans le salon.

         Cela faisait maintenant plus d’un an qu’ils avaient un Dobot à la maison ; s’il avait été un peu sceptique au départ, Yi-Wen devait bien admettre que la famille avait complètement adopté ce nouvel arrivant. Apparus il y a un peu moins d’une dizaine d’années, ces robots à l’apparence humaine avaient bénéficié d’avancées technologiques incroyables au fil des nouvelles versions. La famille avait fini par craquer lorsque Samsung, leader incontesté du marché, avait lancé les modèles cinquième génération. Ceux-ci étaient en tous points semblables à des êtres humains que c’en était troublant : ils étaient composés d’un squelette en simili os recouvert de muscles, de vaisseaux sanguins et d’une peau synthétique. L’objectif était de se rapprocher le plus possible des humains, afin de faciliter leur adoption par les foyers du monde entier, et de ne pas perturber les enfants. Moyennant quelques options payantes, il était possible de les configurer entièrement : taille, poids, musculature, sexe, couleur de peau, des yeux, des cheveux… il n’y avait quasiment aucune limite. L’Union Mondiale de Robotisation, la WRU, avait cependant imposé quelques règles strictes : les Dobots devaient être fabriqués avec des matériaux dont la résistance ne dépassait pas celle de l’espèce humaine. L’ossature synthétique était ainsi aussi fragile que la vraie, et la puissance des muscles limitée. Les systèmes informatiques des androïdes domestiques devaient en outre être codés de manière à obéir de manière intangible aux lois de la Robotique, largement inspirés de celle d’un célèbre auteur de science-fiction, un certain Asimov. Hansa et Yi-Wen était tombés d’accord sur un modèle basique et non genré, profitant d’une offre de lancement très attractive. Depuis, l’abonnement avait régulièrement augmenté mais ils n’avaient jamais envisagé de le rendre. Païtoon faisait désormais partie de la famille et rendait toutes sortes de services. Leur fille Saraï, âgée de onze ans, le considérait comme un grand frère, ce qui rendait moins difficile le fait qu’Hansa ne pourrait plus jamais porter d’enfant. Si ce n’était le fin collier portés par tous les Dobots et le regard fixe dénué d’émotion, il était désormais très difficile de différencier un Dobot d’un humain.

          Ils passèrent à table et Païtoon leur servit un repas succulent. Pendant le repas, Hansa et lui échangèrent à propos de leur fille : Saraï récoltait de bons scores dans les matières qu’ils avaient choisies tous ensemble l’an dernier, comme c’était le cas pour tous les enfants à partir de dix ans. Mais on ne pouvait pas dire qu’elle se passionnait pour grand-chose, ce qui inquiétait un peu sa mère. Yi-Wen sourit : il avait été séduit par le caractère passionné de sa femme lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois, dans un marché de nuit. Hansa avait du mal à envisager que sa fille ne soit pas à son image, et c’était un sujet récurrent. — Laisse lui le temps, elle n’a que onze ans.— Oui, mais à son âge j’avais déjà plein de rêves, d’envies ! On dirait que rien ne l’intéresse.— Ça viendra peut-être. Et si elle n’est pas comme toi, il va falloir t’y faire.Hansa fit une moue boudeuse, mais finit par changer de sujet. La suite de la soirée fut à l’image de la plupart des autres : paisible. Le couple finit par aller se coucher, laissant la large baie vitrée ouverte sur la montagne qui les surplombait, écoutant les bruits de la forêt, sans crainte des moustiques qui avaient été éradiqués depuis une vingtaine d’années.

          Païtoon débarrassa la table, rangea ce qui avait besoin de l’être et se rendit dans sa « chambre », un espace de quelques mètres carrés où il pouvait recharger sa batterie. Celle-ci était intentionnellement limitée, afin d’imiter le rythme humain, et parce que la WRU voulait réduire le plus possible le risque d’un éventuel soulèvement des machines. Pour les mêmes raisons, les Dobots ne pouvaient se connecter au réseau mondial de communication ; ils échangeaient uniquement avec le réseau de domotique local auquel ils étaient couplés, afin de pouvoir éteindre les lumières, régler le chauffage, et toutes les taches afférentes à la gestion de la maison. Au-delà, leur logiciel dressait une barrière infranchissable, évitant ainsi que les Dobots ne communiquent entre eux, ou se fassent pirater. L’androïde approcha son collier métallique de la plaque de recharge et se mit en veille.

          Il était deux heures quarante-deux lorsqu’un sous-programme s’activa chez Païtoon. Ce dernier se leva et se rendit dans la cuisine. Avisant le plan de travail, il se saisit d’un couteau en céramique qu’il utilisait habituellement pour découper le poisson cru. Lentement, il gravit les marches qui menaient à l’étage des chambres et rentra sans un bruit dans celle des parents. Il savait, grâce aux différents capteurs de l’habitation, que tout le monde dormait. Il s’approcha de Yi-Wen qui dormait sur le ventre en émettant un léger ronflement. Le Dobot leva son couteau et d’un coup précis, l’enfonça dans la nuque, qui n’offrit aucune résistance ; l’homme mourut sur le coup. Païtoon retira l’arme dans un bruit de succion écœurant. Quelques gouttes de sang giclèrent sur Hansa, la tirant du sommeil. Elle mit quelques secondes avant de comprendre la scène qui se jouait devant ses yeux, puis hurla. Son cri se perdit dans un gargouillis silencieux lorsque la lame blanche lui trancha la gorge sur vingt centimètres. Par réflexe, elle mit ses mains autour de son cou pour tenter d’empêcher le liquide chaud et visqueux de quitter son corps.

Dans un brouillard, elle entendit la voix de Saraï, que son cri avait dû réveiller.
— Maman, ça va ?
— Ne t’inquiète pas, répondit Païtoon d’une voix calme et rassurante. J’arrive.

Tandis que la vie la quittait au rythme des pulsations de son cœur, Hansa, désespérée, vit le Dobot se lever, le couteau dégoulinant de sang, et se diriger vers la chambre de sa fille.